Vers une identité et une culture kabyle Le dimanche 20 juin 2010 en conseil des ministres, le Gouvernement Provisoire de la Kabylie annonce officiellement la création de l’Académie Kabyle. Ceci est une réflexion sur le bien fondé d’une telle académie. Voilà dix années que sont célébrées dans le monde entier les langues maternelles pour mettre en avant l’importance et les enjeux liés à la diversité linguistique et au multilinguisme. En effet, L’UNESCO [1] depuis maintenant dix longues années travaille à la promotion des langues maternelles et c’est ainsi que chaque 21 février se tient la journée internationale de la langue maternelle, célébrée par les états membres et au siège de l’UNESCO. Aujourd’hui cette institution prône la promotion d’au moins trois niveaux de compétences linguistiques : langue maternelle, langue nationale et langue véhiculaire. Qu’en est-il en Algérie et plus précisément en Kabylie ?
Rabeh Sebaa, de l’université d’Oran, dans un écrit déclarait que contrairement à une idée reçue, la société algérienne n’est ni bilingue ni biculturelle et ce en dépit des thèses officielles. L’homogénéisation linguistique par l’arabe est davantage l’orientation officielle. Le multilinguisme ou plus exactement la multilinguité niée a entraîné un déni de la multiculturalité qui fut à l’origine des crises du printemps dit berbère et du printemps noir. Il en découle une réalité où des segments importants de la société algérienne auxquels on reconnaît officieusement une identité ethnique tout en leur déniant officiellement toute identité linguistique et plus globalement toute identité culturelle. Par le passé, un combat a été mené par l’académie berbère pour la reconnaissance de tamazight. Le peuple kabyle a mené ce combat et dans la tourmente du Printemps dit Berbère, tamazight a acquis le statut de langue nationale. Si l’on se penche sur la carte linguistique de la Kabylie, nous notons les langues suivantes : Langue maternelle : kabyle ; langue nationale : tamazight et arabe, langue véhiculaire : kabyle. La réalité de la langue kabyle laisse entrevoir une volonté politique visant à écarter celle-ci du paysage linguistique de la Kabylie, en tous cas des sphères officielles. Ceci a d’inquiétant que c’est une langue maternelle et véhiculaire que l’on tente de remiser. Mme Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, dans son adresse qui précède l’ouverture de la « Journée internationale de la langue maternelle » qui s’est tenue le 21 février 2010, a déclaré : « La langue maternelle, qui est celle des premiers mots et de l’expression de la pensée individuelle, est la fondation de l’histoire et de la culture de chaque individu. » Sous l’éclairage de la remarque de la directrice générale de l’UNESCO, nous nous posons la question de quelles seraient les conséquences de la perte de cette langue maternelle qu’est le kabyle. En effet, comment ne pas reconnaître et admettre un véritable péril de la langue kabyle ? La langue kabyle s’affaiblissant, c’est la pensée individuelle et l’effondrement des fondements de l’histoire et de la culture kabyle qui s’effilochent. Il devient dès lors du devoir de chaque kabylophone de résister et défendre son héritage linguistique et de veiller à la sauvegarde de cette langue qui porte en elle les valeurs et la pensée de tout un peuple. Rapport de diglossie [2] en Kabylie Bien que le rapport entre tamazight et taqvaylit soit clairement établi comme langue fondatrice et langue dérivée, la non reconnaissance de la langue kabyle entraîne un rapport de diglossie mettant en situation d’opposition d’une part : le kabyle, et d’autre part : tamazight et l’arabe. Le rapport de concurrence est établi en observant le statut de ces trois langues. Nous définissons ces langues que nous rangeons sous la dénomination de dominante ou de dominée. Dans le contexte de la Kabylie, l’arabe et le tamazight sont des langues dominantes puisqu’institutionnalisées par la constitution. La langue kabyle, elle, est la langue dominée puisque bénéficiant d’aucune institution œuvrant à sa promotion. Comme nous l’avons vu, la langue kabyle est la langue maternelle et la langue véhiculaire, la langue des premiers mots et de l’expression de la pensée individuelle, elle est la fondation de l’histoire et de la culture de chaque individu. S’opposer à la langue kabyle, revient donc à ôter la voix du kabyle et à en réduire le pouvoir de la représentation symbolique. Dans ce contexte de situation de monopole linguistique, une académie œuvrant outre à la normalisation de la langue, donnerait à cette même langue, la possibilité d’un avancement de son statut et de par là même permettrait une réappropriation de la capacité à imaginer un univers différent. Des schémas linguistiques différents exprimant des paradigmes culturels différents permettraient un cheminement apaisé vers une société multilingue et multiculturelle. N’est ce pas là les recommandations de l’UNESCO ? Conséquences d’un rapport de diglossie voulue Le rapport de diglossie fait apparaître ce que Allar et Landy, dans Diglossia, ethnolinguistic vitality, and language behavior, appellent « un continuum » [3] . Aux extrémités de celui ci, se situe les langues en compétition. C’est alors qu’apparaissent acrolecte [4] et basilecte [5] , variétés les plus proches ou les plus éloignées des dites langues. Entre les deux, toute une variété de mésolectes [6]. Quelle richesse me direz-vous que ce bilinguisme ! Le bilinguisme arabe/kabyle n’est pas un simple constat linguistique, c’est aussi et surtout un cas de figure qui nécessite une enquête de grande envergure qui peut aller de ce simple constat jusqu’à son impact sur la personnalité des utilisateurs. Ce « bilinguisme », que nous qualifions de bilinguisme colonial, ne marque pas qu’une seule concurrence linguistique, il marque également, la compétition qui se définit par ce rapport entre les cultures et une manière d’appréhender le monde. C’est ce que Albert Memmi [7] dans son Portrait du Colonisé, décrit comme suit : « Le bilinguisme colonial ne peut être assimilé à n’importe quel dualisme linguistique car la possession des deux outils, c’est la participation à deux royaumes psychiques et culturels. Or, ici, les deux univers symbolisés par les deux langues sont en conflit ». La diglossie voulue entraîne en dehors de l’effritement linguistique, un effritement culturel et identitaire. Les conséquences d’un tel effritement sont la domination de modèles de représentation symbolique rattachés aux langues dominantes, réformant ainsi la pensée elle même. Changement de polarité dans la revendication identitaire Au vu de notre observation et étant admis que la langue kabyle est une langue dominée et exposée à un effritement linguistique entrainant une détérioration de l’univers symbolisé kabyle. Etant admis que la langue véhicule idées, perceptions, concepts et de par la même identité, il convient alors d’initier une prise de conscience, et ce dans le but de préserver la langue kabyle en tant qu’outil de communication mais aussi et surtout en tant que moyen de préserver les paradigmes identitaires et culturels qui s’y rattachent. Il revient à dire que Revendiquer l’identité dominée peut et doit se traduire dans des efforts d’officialiser la langue dominée. La polarité de la revendication et du combat à mener aujourd’hui serait davantage celui du combat pour la reconnaissance de la langue kabyle et non de la langue tamazight dont le défaut principal est son inutilité sur le plan sociétal. L’appel est lancé par l’UNESCO à travers les paroles de Madame Irina BOKOVA. Elle explique que dans une perspective d’un monde ouvert où la connaissance réciproque et le dialogue conduisent à la paix, une importance doit être donnée aux échanges. L’UNESCO lance un appel à la communauté internationale pour que la langue maternelle reçoive dans un esprit de paix et de tolérance, la place fondamentale qui lui revient. Ironie du sort. Le kabyle, langue maternelle et langue véhiculaire : langue vivante, se trouve en compétition déloyale avec deux langues mortes ressuscitées, l’une par l’idéologie pan-arabiste et l’autre par l’idéologie berbériste. Qui est responsable d’une telle situation ? Le panarabisme et le berbérisme seraient-ils dépassés du point de vue de l’UNESCO ? Ne seraient-ils pas devenus tous deux en fait que des idéologies de monopole. Dans l’affirmative, la kabylité se doit de se mettre en place les institutions qui viendraient briser cette situation de monopole tant linguistique que de la pensée elle même. Nonobstant que le kabyle a déjà été classé langue en danger au « niveau vulnérable » par l’Organisation des Nations Unis pour l’Éducation, la Science et la Culture. La création de l’Académie Kabyle arrive à point nommé et aurait pour but outre la standardisation de cette langue, langue de tous les Kabyles, la réhabilitation de ce que Albert Memmi décrit comme « Univers Symbolisé » c’est à dire une manière particulière d’appréhender le monde : « Une kabyle way of thinking » ( Une manière kabyle de penser). Bibliographie : ARACIL, LL. (1965) : Conflit linguistique et normalisation linguistique dans l’Europe nouvelle, Nancy.
BOKOVA, I (2010) « Message d’ouverture de la journée internationale de la langue maternelle ».
CHERIF SAHLI Mohammed, Décoloniser l’histoire, Paris, Maspero, 1965
FERGUSON, CH. A. (1959) : « Diglossia », Word
GRANDGUILLAUME Gilbert(1983), Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Paris, Ed.Maison neuve et Larose, Coll. Islam d’hier et d’aujourd’hui
LANDRY, R., ALLARD, R. Diglossia, ethnolinguistic vitality, and language behavior. In International Journal of the Sociology of Language, (Ethnolinguistic vitality),
LE PAGE, R. B. & TABOURET-KELLER, A. (1985) : Acts of Identity, Cambridge, Cambridge University Press.
MEMMI A., (1986) ,Portrait du colonisé. Le bilinguisme colonial.
MÜHLHÄUSLER, P. (1994) : « Language planning and small languages », Fribourg.
TABOURET-KELLER, A. (1978) : « Bilinguisme et diglossie dans le domaine des créoles français », Éudes créoles.
UNESCO, 2010 « Atlas des langues en danger du monde ».
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