Juste après le 1er juin, le premier ministre algérien Ahmed Ouyahia a qualifié l’installation du Gouvernement Provisoire Kabyle de : « ce n’est que du tintamarre !” Il semble que le principal problème pour votre gouvernement provisoire serait ironiquement celui de la légalité… Pour être honnête, c’est une réponse à laquelle l’on peut bien s’attendre venant d’un commis de l’Etat algérien réagissant à tout type d’action pour plus de démocratie ou d’ouverture. Il y a eu par le passé, de nombreuses occasions où, face à des événements cruciaux, la panique et la fuite en avant étaient caractéristiques du discours officiel. Au printemps de 2001, le lycéen kabyle qui a été abattu par les gendarmes algériens fut traité par le ministre de l’Intérieur de l’époque de « rien d’autre qu’un voyou !". Cette seule phrase a contribué amplement dans la provocation des plus sanglantes émeutes que la Kabylie ait connue de son histoire récente. C’est parce que nous sommes pleinement conscients de la nature irresponsable du régime algérien que nous avons décidé de ne plus attendre sa bonne volonté. C’est ainsi que nous avons mis en place un gouvernement régional pour servir notre peuple. Nous œuvrons désormais à amener le gouvernement central vers l’acceptation de ce qui constitue une solution gagnante pour tous. Quel est l’objectif à court terme de votre ministère ? Et comment pensez-vous aider les Kabyles dans leur lutte contre les autorités algériennes ? Les affaires étrangères sont généralement des prérogatives d’États souverains et nous réclamons un statut d’autonomie. Toutefois, étant donné la nature spécifique de notre gouvernement, nous avons installé un ministère pour les relations internationales tant ces dernières sont d’une importance capitale pour nous jusqu’à l’avènement officiel de l’autonomie. Nos principaux objectifs sont de renforcer les liens que nous avons déjà avec de nombreux amis et sympathisants, mais à un niveau gouvernemental et en agissant désormais en tant que gouvernement. Nous cherchons également à développer des relations saines avec tous ceux qui partagent nos valeurs fondamentales de liberté et de démocratie, et tous ceux qui soutiennent notre lutte pacifique pour arracher notre droit fondamental à l’existence. On a beaucoup dit d’Al-Qaïda au Maghreb. Imaginons que votre gouvernement provisoire soit désormais officiel : comment pensez-vous aider l’Occident dans la lutte contre les terroristes, en particulier dans le nord ? Notre patrimoine autochtone ainsi que notre approche laïque de la religion constituent le meilleur rempart contre l’idéologie qui nourrit le terrorisme islamique. Il est dit que l’Algérie coopère avec l’Occident dans la lutte contre le terrorisme dans la région, mais la vérité est qu’elle encourage plutôt l’idéologie qui cultive ce terrorisme. Nous ne devons pas oublier que le régime algérien n’a rejoint cette lutte qu’après que son existence même eut été menacée par la violence armée des islamistes auxquels il avait refusé une victoire écrasante aux élections législatives de 1991 (sauf en Kabylie où leurs scores arrivaient loin derrière les partis laïques de la région). L’Algérie et certains États du « monde musulman » coopèrent peut être dans la lutte contre le terrorisme international afin d’avoir une stabilité politique, mais il y a absence d’une réelle volonté de contrer l’idéologie qui nourrit ce terrorisme. Nous devons en premier lieu nous demander pourquoi des citoyens choisissent des projets de sociétés islamistes. La réponse est à trouver dans le système éducatif algérien, dans ses mosquées, ses médias et ses institutions. Nous pensons que le traitement des symptômes ne guérit pas la maladie. L’action militaire contre les terroristes ne suffit pas et peut même s’avérer contre-productive. De véritables mesures politiques telles que la séparation effective du spirituel et du temporel, l’élimination de l’idéologie de l’intolérance et de la haine dans l’éducation et les institutions sont des mesures impératives. Nous sommes convaincus que le programme démocratique et laïc de notre mouvement, une fois officiellement implémenté en Kabylie, donnera un bon exemple de réforme positive dans la région. Il aura de fortes chances d’être reproduit par d’autres entités pour leur propre bien-être. Voilà comment nous pouvons aider l’Occident et le monde contre l’extrémisme, mais d’abord, l’Occident et tous ceux qui partagent nos valeurs doivent nous aider à mettre celles-ci en œuvre d’abord chez-nous. En tant que ministre des Relations internationales, l’une de vos tâches est de se faire des alliés officiels et trouver un soutien auprès des gouvernements étrangers : quelles perspectives ? Nous avons installé notre gouvernement il y a un peu plus d’un mois seulement et nous sommes encore à nous organiser à plusieurs niveaux. Toutefois, cela ne nous a pas empêché de rencontrer déjà quelques-uns de nos alliés avec lesquels nous envisageons une coopération fructueuse. Evidemment, la rencontre avec d’autres partenaires est également à l’ordre du jour. Votre peuple lutte pour l’autonomie depuis une décennie au moins. Mais ne pourriez-vous pas négocier pour obtenir le fédéralisme plutôt ? Notre appel à l’autonomie n’est pas en contradiction avec l’instauration d’un Etat fédéral si tel est le désir du gouvernement central et celui des autres régions. Néanmoins, nous n’appellerons pas au fédéralisme nous même car nous nous mettrions à parler au nom de tous les autres Algériens qui n’ont à ce jour pas partagé nos idées. C’est un chemin que la Kabylie a emprunté par le passé et s’est révélé être sans issue. Le fédéralisme pourrait probablement fonctionner en Algérie s’il est mis en œuvre avec bonne volonté et dans une véritable démocratie ; cependant, il reste à être revendiqué par d’autres Algériens. Expliquez-nous pourquoi la Kabylie ne peut pas rester unie à l’Algérie et doit plutôt s’acheminer vers l’autonomie. Historiquement, la Kabylie a toujours été une entité indépendante jusqu’à sa défaite face à la France coloniale en 1857 et son annexion au territoire que les Français conquéraient graduellement depuis qu’ils avaient pris Alger au dey ottoman en 1830 pour ainsi former « l’Algérie française ». Avant la colonisation française, l’Afrique du Nord était - et est toujours - composée de plusieurs entités berbères sahariennes ou montagnardes, dont la Kabylie. Celles ci sont séparées dans les plaines par une population numériquement plus importante qui, bien qu’elle soit génétiquement essentiellement berbère, s’était entièrement arabisée et assimilée aux tribus arabes qui ont envahi son territoire à partir du 11e siècle. L’islam quant à lui a eu des influences différentes selon la façon dont il s’est propagé. Pour ce qui est de la Kabylie qui n’a jamais été vaincue militairement, le culte y a finalement trouvé son chemin pacifiquement via le mouvement maraboutique pour se greffer progressivement aux croyances animistes des Kabyles. La jurisprudence islamique n’a ainsi jamais pu s’établir en Kabylie dont le système politique s’est toujours basé sur des lois civiles et démocratiques. Cela se reflète encore dans la pratique politique des partis et mouvements de la région (FFS, RCD, Aarchs, MAK…) qui défendent tous des projets de société laïcs et démocratiques. Après sa conquête et son annexion à l’Algérie française, La Kabylie a essayé une dernière fois de se libérer du joug colonial en 1871. Cette tentative soldée par un échec fut sévèrement réprimée et a dissuadé toute velléité insurrectionnelle des décennies durant. En 1926, des Kabyles ce sont joints au reste des « indigènes » sous l’égide de l’Etoile Nord Africaine d’abord afin de mettre fin à la colonisation française dans toute l’Afrique du Nord puis à travers le mouvement national algérien dont la Kabylie s’est massivement engagée jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Après l’indépendance, l’Algérie a été déclarée État arabe par ses dirigeants issus de la majorité arabophone qui a reconduit le modèle français de gouvernance centralisée dans lequel l’identité berbère a été écartée. S’étant profondément imprégnée du nationalisme algérien après sept années de guerre de libération, la Kabylie a toujours lutté pour l’instauration de ses valeurs démocratiques et laïques en Algérie et espérait que tous les Algériens retrouveraient leur identité berbère. Toutefois, plusieurs décennies après l’indépendance, jamais un parti politique kabyle n’a été en mesure d’acquérir une audience en dehors de la Kabylie. Nous avons plutôt vu les algériens voter massivement pour un parti politique (FIS) qui prônait la consécration d’un Etat islamique. La « nationalisation » et l’enseignement facultatif du berbère, obtenus après un grand sacrifice et que certains considèrent comme des avancées politiques, sont aujourd’hui utilisés comme moyens d’assimilation à la culture dominante, notamment via une télévision d’endoctrinement islamique en kabyle. En 2001, lors de la rébellion du Printemps Noir qui a vu la mort de 128 jeunes Kabyles, jamais une voix hors de Kabylie a condamné ces massacres. Cependant, des marches de soutien pour la cause palestinienne ont eu lieu dans un certain nombre de villes algériennes. À ce moment nous avons compris que la question dépassait le simple déni linguistique. Le problème est politique et exige une solution politique. La Kabylie a besoin de préserver et de promouvoir sa langue mais aussi sa culture et ses valeurs, et ceci ne peut être obtenu que dans un Etat qui lui est propre. Du fait que nous soyons un mouvement pacifique et que nous souhaitons préserver l’intégrité territoriale de l’Algérie, nous visons à établir un statut d’autonomie dont les termes sont à négocier avec Alger. Toutefois, nous exhortons les autorités algériennes à ne plus jamais recourir à la violence, car cela pourrait nuire sérieusement à cette bonne volonté. Propos accordés à Andrea Loquenzi-Holzer pour le Hudson Institute New York et L’Occidentale. Traduit de l’anglais par Brigitte Jacob Voir en ligne :
Hudson Institute New York : New Ally Against al Qaeda
L’Occidentale : L’Algeria e l’islam stanno sempre più stretti ai Berberi della Kabylia
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La chute de Ben Ali et l’autonomie de la Kabylie