Tamurt : Dans quelle démarche s’inscrit l’ASKAF lorsqu’elle déclare son soutien au GPK ? A. Bakir : Dans une démarche de bouleversement de l’ordre des choses. Le GPK est une initiative certes osée, mais profondément subversive. Ce gouvernement provisoire peut permettre à la Kabylie de faire irruption au niveau international et obliger ainsi le régime algérien à cesser son petit jeu, qui consiste à nier la spécificité de cette région, tout en y concentrant son arsenal répressif. Il était temps de rompre avec la logique de protestations stériles et défier enfin publiquement ce régime en lui contestant sa souveraineté sur la Kabylie. Tamurt : Quel espoir le GPK peut il apporter à la Kabylie ? A Bakir : Cela renforcera les Kabyles dans la conviction d’être un peuple avec un destin singulier et prendre son destin en main est la meilleure manière pour lui de mettre fin à la négation dont il est victime. L’existence de la Kabylie au niveau international ne pourra que favoriser un sentiment d’identification chez la plupart des Kabyles. Le problème de la Kabylie n’est pas d’ordre identitaire, il est global. Le régime tente d’imposer l’idée que la Kabylie n’est qu’un territoire de montagnes peuplé de gens sans histoire et ayant vocation à être totalement arabisés. Or, la réalité est que la Kabylie est antérieure à la création de l’Algérie par la France, son peuple est berbère et a résisté à tous les oppresseurs. Le régime algérien est le dernier obstacle à abattre pour que la Kabylie retrouve la paix et la sécurité. Le GPK, par sa création, signifie à l’opinion internationale que la Kabylie a décidé de ne plus faire allégeance au régime algérien. Tamurt : Le GPK est-il représentatif d’une minorité ou le véritable porte-parole d’un peuple à qui on a ôté la voix ? A. Bakir : Le GPK représente l’avant-garde du peuple kabyle. Il est en avance sur une partie de la population lobotomisée par cinquante ans de propagande arabiste et antikabyle. Une grande partie des Kabyles ont un regard d’espoir sur cette structure. Ils ne sont pas mécontents du coup de pied dans la fourmilière du microcosme algérien, qui regroupe le régime, ses satellites, l’opposition nationaliste et les médias. Tout ce beau monde a pour mission de pérenniser ce système tout en faisant semblant de s’opposer entre eux. Quand un pouvoir est illégitime, et bien il faut le traiter en pouvoir illégitime. Et donc créer une alternative de fait et cesser de brasser du vent. Ceux qui quémandent aux barons du régime quelques miettes sont indignes. Soit on exige d’eux qu’ils se mettent au service de la population et sans délai, soit on met sur pied des structures parallèles, hors de leur contrôle. Tamurt : Sur la question du GPK et de la légitimité quelle est votre position ? A. Bakir : On pourrait discuter sans fin sur cette question de légitimité. La question qui se pose est : où veut-on aller ? Si on veut aller vers l’émancipation de la Kabylie, il faut s’en donner les moyens. La légitimité du GPK est de vouloir se donner les moyens d’atteindre son objectif. Internationaliser la cause autonomiste kabyle est un passage obligé, on ne peut y arriver à huis clos, livrés à l’arsenal répressif du régime algérien. Les doutes et les réserves sur cette initiative sont somme toute compréhensibles, car nous avons pris l’habitude en Kabylie de réagir au lieu d’agir. Le mérite de Ferhat Mehenni est de rompre avec cette logique et de se concentrer sur un objectif précis, indépendamment du contexte. Les révolutions, les changements de régime, les luttes de libération nationale ont toujours été initiées par de petits groupes. L’Étoile nord-africaine en est la meilleure illustration. Si le GPK est illégitime, alors l’Étoile nord-africaine l’était aussi. Tamurt : Il semblerait que le gouvernement Fillon se soit prononcé en défaveur du Gouvernement kabyle, en tant que Français d’origine kabyle, qu’en pensez-vous ? A. Bakir : La position de la France est diplomatique et ne m’étonne guère. Ses intérêts en Algérie sont énormes et il est normal qu’elle cherche avant tout à les sauvegarder. Je regrette juste que le communiqué nie tout problème kabyle. Tamazight est langue nationale en Algérie ? Certes, mais elle n’est pas officielle. Mais surtout cela fait longtemps que le problème de la Kabylie a dépassé l’aspect identitaire. Désormais, il s’agit de se protéger d’un régime hostile, criminel et qui n’hésite pas à procéder à un véritable « blocus économique » en harcelant les entrepreneurs kabyles et en bloquant ou détournant les financements étrangers destinés au développement de la Kabylie. La France est « contrainte dans son expression » concernant l’Algérie, comme l’avait avoué Lionel Jospin, premier ministre à l’époque. Ses intérêts là-bas la rendent otage de ce régime. Tamurt : Une autonomie de la Kabylie aurait -elle une quelconque influence sur le quotidien des Kabyles de France A. Bakir : La première conséquence de l’existence d’un état kabyle serait, pour moi, clairement d’extraire les Kabyles de France du communautarisme arabo-musulman, qui enferme les Kabyles dans une origine qui n’est pas la leur et autour de valeurs contraires à celles de leur région d’origine. Même l’islam en Kabylie est différent de celui pratiqué dans le reste des pays du Maghreb. Mais je suis également certain que cela provoquerait des remous dans les autres régions d’Algérie, à tel point que la décentralisation serait inéluctable à l’échelle de toute l’Algérie. Pour le reste, difficile de se projeter. Les premiers bénéficiaires de cette autonomie doivent être les Kabyles de Kabylie. Tamurt : Quels sont à votre avis les points sur lesquels le GPK pourrait mettre l’accent et qui pourraient avoir une incidence directe sur la communauté kabyle en France ? A. Bakir : Le GPK officiant de l’étranger, notamment en France, il est évident qu’il doit s’appuyer à fond sur les Kabyles de France. L’ASKAF a ouvert un chemin dans ce sens, nous œuvrons à la promotion de l’identité kabyle en France, au rassemblement des Franco-Kabyles autour de leur culture d’origine, mais également autour des valeurs de la République dans laquelle ils vivent : la France. Nous sommes un pont entre la France et les Kabyles. Nous avons assuré Ferhat Mehenni, le président du GPK, de notre soutien et de notre loyauté. Nous allons travailler ensemble pour le développement de ce gouvernement provisoire, qui est, à mon sens, une chance unique d’atteindre notre objectif, peut-être même la dernière.
Un des points importants sera, pour les Kabyles de France, d’être un enjeu dans le paysage politique hexagonal. Le travail de conscientisation identitaire des Kabyles de France doit donc continuer, inlassablement. De ce point de vue, la création du GK permettra d’accélérer ce processus. Tamurt : Être kabyle ou d’origine kabyle en France aujourd’hui, qu’est ce que cela signifie ? A. Bakir : Cela signifie qu’on peut être originaire d’Afrique du Nord et ne pas être arabe. Cela signifie qu’on peut être originaire d’Afrique du Nord et laïque. Peuple d’émigration, à l’intérieur comme à l’extérieur du territoire algérien, les Kabyles aiment à sortir de leur terroir pour se frotter au monde extérieur entraînant chez eux une volonté de se fondre dans le monde qui les entoure et explique en partie leur attachement aux valeurs de tolérance et d’ouverture sur le monde. Être kabyle, c’est donc une volonté de s’ouvrir aux valeurs universelles. Tamurt : L’autonomie de la Kabylie pourrait-elle aider à revisiter la problématique de l’intégration des Kabyles dans l’ensemble français ? A. Bakir : La création d’un état kabyle chamboulera totalement la perception qu’ont les Kabyles de leur identité d’origine. Les Kabyles de France sont déjà à l’avant-garde de la lutte identitaire et s’affirment souvent comme des Kabyles. Et pour les autres Français, elle ne sera plus appréhendée comme une sous-identité, ou quelque chose de folklorique, mais comme une identité à part entière. Et cela changera totalement les comportements et les habitudes. Les kabyles, discrets par nature, car respectueux du pays d’accueil, seront moins complexés vis-à-vis des arabophones. Et cette affirmation permettra aux Kabyles de savoir enfin qui ils sont et de cesser de subir, en France comme en Algérie, la négation de leur identité.
Version imprimable
envoyer par mail
Commenter cet article
La chute de Ben Ali et l’autonomie de la Kabylie