Nous disions précédemment que l’intervention de « normalisation » sur taqbaylit doit se faire à plusieurs "niveaux", dont les suivants : 1. Celui de l’alphabet (= phonético-phonologique) ;
Dans la précédente mouture, nous avons discuté des « niveaux » 1 et 2, nous en venons maintenant aux suivants. Il va de soi que les principes retenus aux « niveaux » 1 et 2 sont également valables aux « niveaux » qui sont immédiatement supérieurs, étant donné que lesdits « niveaux » sont et doivent être articulés. Ainsi, avec les différents caractères qui composent l’alphabet usuel, on peut noter tous les « mots » de cette langue ; de même, à l’aide de ces « mots », on peut constituer aussi bien des syntagmes que des énoncés ou phrases, de quelque nature qu’elles soient, simple ou complexe, nominale ou verbale.
Par ailleurs, il y a des problèmes particuliers qui se posent au niveau du syntagme et d’autres au niveau de la phase. 3. Niveau du syntagme et celui de la phrase -Le niveau du syntagme Le syntagme n’est encore pas un énoncé minimal, autrement une phase, au sens grammatical. Un énoncé contient au moins deux éléments : un prédicat (qui, dans le cas de taqbaylit, n’est pas nécessairement un verbe) ou un prédicatoïde, en plus d’un sujet. Donnons quelques exemples d’énoncés minimaux :
L’un des problèmes d’orthographe importants qui se pose au niveau du syntagme a trait au traitement des unités qui composent la chaîne (i.e. le syntagme), autrement dit à la manière dont il faut les segmenter : doit-on les fusionner (et en faire un seul « mot »), les séparer par un blanc, ou par un trait d’union ? (i) Le trait d’union (au niveau du syntagme) Pour pouvoir traiter ce genre de problème de façon cohérente et logique, il n’est pas nécessaire d’identifier à chaque fois les unités qui composent une chaîne donnée, cela donnerait d’innombrables cas à inventorier puis à traiter. Il suffit d’en identifier simplement les types, dont le nombre est somme toute fini ; des types comme : Nom + pronom possessif : comme axxam-is ; préposition + nom : deg uxxam ; nom + démonstratif/adjectif : tameṭṭut-nni, … Une fois que ces types de syntagmes sont inventoriés, on leur fixera des règles d’orthographe simples et cohérentes. Si la règle dit, par exemple, qu’ « entre un nom et le pronom possessif s’intercale un trait d’union », il faudra que cette règle soit valable partout, quel que soit le type de nom et quel que soit la longueur du pronom.
En vertu de cette règle, simple et claire, on écrira donc : amcic-nneɤ, aḍeggal-im, jidda-s, axxam-is/nneɤ/nsen … (ii) L’état d’annexion (au niveau du syntagme) La classe des noms (et adjectifs) est définie par trois modalités : le nombre (singulier/pluriel/collectif et, dans de rares cas empruntés à l’arabe, le duel), le sexe (masculin/féminin) et enfin l’état (libre/d’annexion). Cela ne signifie pas cependant que tous les noms de taqbaylit disposent du singulier et du pluriel, du masculin et du féminin et enfin des deux états suscités. Dans les faits de la langue, certains noms n’existent en fait que sous certaines formes. Ainsi : medden, allen, lxalat, tiwermin, … n’ont pas de singulier ; argaz, aḍar, aḍu, uzza, aḍil, … n’ont pas de féminin. Il en est de même en ce qui concerne l’état. Beaucoup de noms en effet n’ont pas d’état, en ce sens qu’ils n’ont pas, comme d’autres, un état libre et un état d’annexion. Exemples : tala, taga, tizi, tirni, baba, yemma, laẓ, fad, lmal, lwacul, lɤaci, … Quel est le morphème grammatical qui provoque le changement d’état, du libre à celui de l’annexion ? Comment et doit-on le noter ?
Notons par ailleurs que l’état d’annexion, ayant trait aux noms masculins, ne se manifeste pas toujours à l’oral. Exemple : [axxam ilemẓiyen] ; [sin ilemẓiyen] ; … Par économie d’énergie, l’usage oral de la langue fait ici abstraction de la préposition n et de y, marque de l’état d’annexion. Comment le savons-nous ? Il suffit de convoquer le procédé de substitution : remplaçons ilemẓiyen par tilemẓiyin ou par tilemẓit. On dira alors [axxam n tlemẓiyin] ou [… t-tlemẓiyin] et [axxam n tlemẓit] ou [… t-tlemẓit]. On voit bien qu’ici le n et la chute du i, la marque de l’état d’annexion du nom tilemẓit, réapparaissent tous les deux. NB. Pour que la règle qui régit l’état d’annexion soit claire mais surtout cohérente, il convient d’énoncer ceci : après les prépositions (à l’exception de « s » de direction), les noms à état qui suivent se mettent toujours à l’état d’annexion. -Le niveau de l’énoncé (ou de la phrase) Nous disions plus haut que, contrairement au syntagme, l’énoncé minimal est constitué d’au moins deux éléments : un prédicat (ou prédicatoide) et un sujet. Ceci est aussi valable pour la phrase verbale que pour la nominale
Oui, en taqbaylit, il existe bien des phrases nominales comme :
NB. On retrouve le (i) dans un proverbe connu de tous : Axxam inu, nekk bezgeɤ. Il s’agit ici d’une phrase (complexe) verbo-nominale, dont les deux propositions sont coordonnées.
En voici une autre similaire : Ass-a inek, azekka inu.
Comme au niveau du syntagme, au niveau de l’énoncé également se posent les problèmes du trait d’union et de l’état d’annexion. (i) Le trait d’union (dans le cas de la phrase verbale) Dans les phrases verbales comme les suivantes :
Les énoncés (i) et (iii) sont constitués chacun d’un élément principal, qui est le verbe, et un morphème grammatical qui apporte une information secondaire à l’énoncé principal. C’est la raison pour laquelle s’intercale le trait d’union entre ces deux éléments, de nature différente. En revanche, dans (ii), il n’y a qu’un seul énoncé, c’est-à-dire un verbe présenté sous l’aspect particulier qu’est l’aoriste (par opposition au prétérit, au prétérit négatif et à l’intensif). Ce ad est par ailleurs le morphème qui différencie le prétérit (= iruḥ/truḥ/nruḥ…) de l’aoriste (= ad iruḥ/truḥ/nruḥ…). NB. Les morphèmes grammaticaux, comme les particules de direction (d et n) et les pronoms personnels directs et indirects, sont toujours rattachés au verbe par un trait d’union. (ii) L’état d’annexion (au niveau de l’énoncé) Soient les exemples suivants :
On remarquera que le « mot » azger est à l’état libre dans (i) et à l’état d’annexion dans (ii) et (iii). Pourquoi ? Parce que azger assure la fonction de complément d’objet direct (COD) dans (i), celle de complément d’objet indirect (COI) dans (iii) et celle de complément explicatif (CE) dans (ii).
NB. Notons que l’état d’annexion, aussi bien au plan du syntagme qu’au plan de l’énoncé verbal, est régi par des règles d’ordre grammatical. L’usage oral de la langue peut, dans certains cas, en faire abstraction, pour des raisons d’économie ou autres. Mais à l’écrit, il est recommandé de le faire apparaître et de le noter. 4. Le choix du (ou des) corpus de référence Cette langue sur laquelle nous intervenons et que nous voulons normaliser doit se manifester à travers un (ou plusieurs) corpus de référence, c’est-à-dire un (ou plusieurs) texte(s) dans le(s)quel(s) nous trouverions les règles d’orthographe et autres que nous avons fixées au préalable ; ce(s) texte(s) doit (doivent) être par ailleurs largement diffusé (s) au sein de la communauté. Certains peuples, à l’instar des Arabes, ont pour corpus de référence un texte sacré ; d’autres, comme les Grecques anciens, un texte littéraire (cf. L’Iliade et L’odyssée de Homère). Quel(s) corpus de référence pour taqbaylit ? Le seul corpus qui circule tant bien que mal au sein de la communauté des Kabylophones est fait de chansons. Mais, bien qu’il contribue à la reconstruction identitaire, ce type de corpus ne sert la standardisation qu’indirectement, pour l’heure, étant donné que ces chansons, lesquelles sont d’ailleurs très rarement écrites, sont destinées à l’écoute. A l’avenir, on peut cependant faire des choix parmi toutes ces chansons à texte et établir un corpus écrit, corpus qu’on mettra par la suite à la disposition des membres de la communauté. Mais ce corpus de textes poétiques suffira-t-il à lui seul ? Constituera-t-il un corpus de référence pour taqbaylit et surtout pour les Kabyles ? Personnellement, j’en doute. Dans la mesure où la langue est l’institution sociale la plus importante qui soit et qu’elle est la seule qui puisse rassembler, autour d’un minimum de « choses », tous les membres de la communauté kabylophone, quelles que soient leurs différences d’ordre politique, idéologique, religieux, philosophique, etc., ce corpus doit être le plus large possible ; en conséquence, il doit embrasser le maximum de champs de connaissance possibles. Dans ce corpus de référence à mettre en place, il y aura bien entendu de la poésie et de la littérature, en général, mais également de l’histoire, la politique, la religion, la philosophie, le droit, l’économie et … A titre d’exemple, si les Kabyles, en particulier et les Imazighen, en général, ont été contraints de pratiquer l’islam en arabe depuis les temps immémoriaux, c’est parce que ce texte sacré n’a jamais été traduit dans leur langue. Aujourd’hui, depuis que nous disposons de traductions en taqbaylit des principaux textes sacrés, à l’image du Coran et du Nouveau Testament, les représentations, peu reluisantes, que se font les Kabyles de leur langue pourraient s’améliorer et, par conséquent, taqbaylit gagnerait en prestige, dans la mesure où il est enfin sorti des sentiers battus : il n’est plus confiné dans les usages somme toute traditionnels, tels que les usages familiaux, familiers, littéraires et folkloriques ; aujourd’hui elle commence à traduire d’autres réalités et d’autres savoirs « prestigieux », tels que la politique, la religion, le savoir scientifique... La traduction en taqbaylit des classiques de chaque discipline scientifique ou autre amènerait ses locuteurs à changer leurs représentations dans le sens positif et conférerait à cette langue un statut social meilleur.
5. Production d’outils de grammatisation La grammatisation (cf. S. Ouroux) concerne l’enseignement/ apprentissage d’une langue à l’aide d’outils (de la grammatisation), tels que les grammaires et les dictionnaires. Mais on peut, comme dans le cas des langues orales, en l’occurrence taqbaylit, apprendre/enseigner les langues en contexte, sans l’existence, ni l’aide de ces outils. Mais ce mode d’enseignement/apprentissage est trop contraignant : ainsi, les locuteurs qui ne sont pas en contact direct et permanent avec le « contexte naturel » de cette langue, en l’occurrence taqbaylit, finissent le plus souvent par perdre la langue ; quant à ceux et celles qui n’y ont pas vécu, ils ne peuvent tout simplement pas l’apprendre.
Comment avons-nous appris les langues enseignées en Algérie, tels que le français, l’arabe ou l’anglais ? Avons-nous tous été respectivement en France, en Arabie ou en Angleterre pour apprendre tant bien que mal ces langues ? La réponse est, dans la plupart des cas, non. Nous les avons apprises – et apprises à les enseigner aux autres –, parce que ces langues ont été grammatisées, c’est-à-dire qu’elles disposent d’outils de grammatisation, d’outils pédagogiques et didactiques ainsi que d’autres documents utiles à leur enseignement/apprentissage. Où en est la grammatisation de taqbaylit actuellement ? Aujourd’hui, avec le recul nécessaire, on se rend bien compte que nous n’avons jamais eu et que, jusqu’à l’heure actuelle, nous n’avons pas encore les moyens … de notre politique. Sinon, comment expliquer la revendication « tamazight, langue nationale et officielle » que nous crions chaque année et périodiquement, depuis 1980 ? On a cru peut-être qu’il suffit de fixer l’objectif à atteindre, pour que les moyens nécessaires viennent d’eux-mêmes ... C’est là une erreur d’appréciation. Le statut réel des langues ne se modifie pas par enchantement ou par génération spontanée ; il ne peut être changé que par le travail sur la langue elle-même et par la production d’outils nécessaires à son enseignement/ apprentissage. Or, dans ce domaine précis, la moisson est encore trop maigre. Peu de « choses » en effet ont été produites jusqu’à maintenant. A titre d’exemple, nous ne disposons pas encore d’une grammaire actualisée et didactisée à ce jour ; on objectera en disant qu’il y en a bien une : Tajerrumt… de M. Mammeri ; oui, heureusement qu’elle est là et qu’elle existe, mais celle-ci s’avère, sur certains plans, dépassée aujourd’hui et nécessite, par conséquent, une actualisation ; son contenu nécessite également une didactisation pour dégager des niveaux. En matière de lexicographie et de confection de dictionnaires, autre outil indispensable pour continuer le cours de la grammatisation de taqbaylit, le travail ne fait que commencer. Qu’en conclure au terme de contribution ? On ne peut souhaiter faire de taqbaylit une langue « moderne » et une langue adaptée aux réalités du XXIème siècle en utilisant seulement les moyens traditionnels, tels que les méthodes d’apprentissage oral. C’est là une évidence, mais chez nous on doit tout expliquer, y compris les évidences.
2. Celui de l’orthographe des « mots » (= unités lexicales) ;
3. Celui de l’orthographe des syntagmes et celle des phrases ;
4. Celui du choix du (ou des) corpus de référence ;
5. Celui de la production d’outils de grammatisation (grammaires, dictionnaires, …).
(1) énoncé nominal : D argaz. Ici, d joue le rôle de « prédicat » (i.e. « verbe »), argaz étant le « sujet ».
(2) énoncé verbal : Yura. Dans yura, il y a deux éléments : l’indice de personne « y » (qui joue le rôle de « sujet ») et le verbe « aru ».
Nous disions qu’un syntagme n’est pas un énoncé minimal. Exemples : axxam-nneɤ, deg ubrid ; deffir-s, ar azekka, am wassa, argaz-a (gi) …
Le morphème qui conduit le nom à changer d’état est, entre autres, la préposition. Exemples : axxam/deg uxxam ; awal/n wawal ; aɛekkaz/s uɛekkaz, …Toutes les prépositions, à l’exception de « s » de direction, exemple : Iruḥ s axxam (ici le nom axxam n’a pas changé d’état).
(i) D tameṭṭut
(ii) Axxam inu (par opposition à : axxam-inu … qui n’est pas un énoncé). On voit bien que le trait d’union joue un rôle dans la désambiguïsation des énoncés et, par conséquent, au niveau du sens des syntagmes et celui des énoncés.
(i) Iruḥ-d.
(ii) Ad iruḥ.
(iii) Iruḥ-asen.
(i) Yečča azger.
(ii) Yečča uzger (ou : wezger).
(iii) Yefka tuga i uzger.
La règle est donc la suivante : le nom qui suit le verbe se met à l’état d’annexion lorsque celui-ci assure la fonction de CE ou celle de COI.
A l’état actuel des choses, parce que nous ne pouvons pas faire de taqbaylit une langue « moderne » et adaptée au monde du 21e siècle, lorsque deux Kabyles communiquent entre eux et veulent, par exemple, traduire une réalité, qui sort de l’ordinaire, ils ne se contentent le plus souvent pas de changer de registres (de langue)– ce qui serait normal –, ils changent carrément de langue ; ils choisissent, selon le cas et selon le sujet de discussion, le français, l’arabe, ...
Version imprimable
envoyer par mail
Commenter cet article
Gar usefru n tura d win n zik, yella umaynut ?