Dans sa démarche, une démarche autonomiste, le peuple kabyle s’est dotée d’un gouvernement : l’ANAVAD . La démarche autonomiste a le mérite d’être simple et ne procède d’aucune sombre alliance internationale. Elle procède en fait de deux choses. En premier lieu : du libre droit des peuples à disposer d’eux‑mêmes, puis dans un second lieu, de la remise en cause des principes fondamentaux du concept juridique de l’état-nation. À l’heure de la mondialisation que traverse le monde d’aujourd’hui, nombreux sont les penseurs et chercheurs qui s’interrogent sur la possible pérennité du concept juridique de l’État-nation. La mondialisation aurait-elle une quelconque influence sur le développement de paradigmes nouveaux et une réorganisation géopolitique du monde ? L’ Algérie, État-nation survivra-t-elle à la mondialisation ? En tout état de cause, si nous nous en référons aux travaux du sociologue et économiste Max Weber, la démarche du MAK, découle du principe qui admet que la taille minimale d’une nation est l’individu. À partir de ce postulat, on peut imaginer un nombre illimité de nations dont la taille et les critères seraient à définir... Si l’on observe la progression et la récession des territoires formant les états, force est de constater que leurs formes, leurs contours sont capricieux et changent en fonction des évènements historiques qui, eux-mêmes interviennent en fonction des contextes socio-économiques. Les États-Nations du fait ne sont ni immuables ni éternels. D’où la complète hérésie du propos « Algérie une et indivisible » et de par là même, l’intérêt de considérer le caractère avant-gardiste de la démarche du MAK comme étant une réponse ou encore une réaction logique aussi à la mondialisation et du triptyque : mondialisation-pacification-démocratisation. L’auto-détermination ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes L’ auto-détermination est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Quelle signification donner à ces termes ? Un principe très simple selon lequel chaque peuple dispose d’un choix libre et souverain de déterminer la forme de son organisation politique. Ce droit a été proclamé, pendant la Première Guerre mondiale dans les quatorze points élaborés par le président Woodrow Wilson. Cette déclaration est connue sous la dénomination des quatorze points de Wilson. En droit international, c’est le principe selon lequel un peuple doit avoir le droit de déterminer sa propre forme de gouvernement, indépendamment de toute influence étrangère. Ce principe a été réaffirmé après la Seconde Guerre mondiale, dans la Charte des Nations-Unies, signée en 1945 et qui inclut, parmi « les buts des Nations-Unies », celui de « développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes » (article 1, alinéa 2). Le peuple kabyle organisé derrière son gouvernement n’entend que revendiquer son droit à disposer de lui-même. Au-delà de cette démarche qui tient uniquement compte du droit à l’autodétermination peut se lire en filigrane une pensée avant-gardiste. Pour la comprendre, il est requis de replacer la démarche du MAK dans le contexte actuel qui est celui de la mondialisation. Toutefois, il convient en amont de bien cerner les concepts de : « Nation » et « État-Nation » avant de pouvoir saisir toute la portée de l’influence de la mondialisation sur la volonté des peuples à s’organiser de manière autonome, et ce, en dehors de toute considération politique. La Nation précède l’État-nation La Kabylie pour l’heure fait partie de l’ensemble « Algérie ». L’ Algérie fait partie de la nuée des États-nations. D’où l’idée de « une et indivisible ». Dans la tradition de Max Weber, l’État se définit par l’autorité et le pouvoir qu’il exerce sur un territoire défini. L’ État-nation précise le cadre à l’intérieur duquel s’exerce ce pouvoir. L’ Algérie comme nombre d’États nations, a pour asseoir la légitimité de son existence fait appel à un certain nombre de mesures qu’elle applique via le monopole de la violence légitime dont elle dispose, c’est à dire : ses lois, ses règles. C’est ainsi qu’elle peut donner l’illusion d’une nation « une et indivisible ». Une par la langue, une dans la pensée. Or, cette unicité se fait aux dépens des diverses composantes de cette dite nation ( qui n’en est pas une) dont fait partie la Nation Kabyle. Outre le fait de l’unicité artificielle, l’État-nation, comme communauté ultime ainsi que la notion de frontière qui lui est associée, n’ont pas de valeur universelle. En effet, les États regroupent souvent plusieurs Nations. Les Nations regroupent des individus qui pour satisfaire efficacement leurs besoins matériels, spirituels ou affectifs, se regroupent dans des communautés d’intérêts et sur la base de patrimoines partagés. En tout état de cause, ils forment des Nations qui se définissent et déterminent leur caractère et particularités. La Kabylie est un exemple de Nation. Il faut savoir que l’État-nation n’existe que grâce au consensus de l’ensemble des États-nations pour le définir, l’identifier et le reconnaître. La souveraineté des États et le principe de non-ingérence à l’intérieur de frontières sont reconnus par le concert des États-nations. Il est donc peu surprenant qu’à l’annonce de la mise en place de l’ Anavad, la réaction de François FILLON fut celle qu’elle fut « Nous soutenons l’intégralité territoriale de l’Algérie et ses frontières internationales ». Loin des clivages politiques et des alliances et accords mercantiles, cette prise de position est la parfaite illustration de la collusion existant entre les État-Nations. La mondialisation et l’autonomie de la Kabylie Les États-nations ne sont pas immuables, nous l’avons compris, et
au-delà du fait que le nombre et la taille des nations n’a jamais cessé d’évoluer, il faut tenir compte du fait que le XXe siècle, ère de la mondialisation a vu exploser le nombre de nations. Nous pouvons nous questionner sur l’influence du triptyque mondialisation-pacification-démocratisation et nous demander s’il n’existerait pas un corollaire entre mondialisation et explosion du nombre des Nations. En effet, la phase actuelle de mondialisation présente la particularité de se situer dans un contexte de coopération qui éloigne le risque de guerres inter-étatiques et une montée quasi universelle des mouvements de démocratisation. La mondialisation, la démocratie, la pacification des relations internationales remettent-elles donc en cause les États-nations ? En tout état de cause, si la fonction de l’État n’est plus de garantir la sécurité extérieure, ne serait-elle pas alors aujourd’hui d’assurer la stabilité intérieure et, pour cela, de réduire les sources d’hétérogénéité d’où la formation des nations comme volonté de construire dans une homogénéité naturelle, loin des démarches d’homogénéisation forcée que sont l’arabisation, l’islamisation dans le contexte kabyle et imposés via la violence légitime par exemple. La mondialisation en tout état de cause, rend superflue la conquête de marchés et réduit donc les motifs de faire la guerre. Elle retire donc aux États en général, aux dictatures en particulier, une de leurs sources de légitimité traditionnelle.
Le déclin des dictatures militaires n’est pas un hasard. L’ Algérie ne dérogera pas à la règle. Nous retiendrons aussi que comme l’écrit ironiquement Deutsch en 1969. L’ État-nation est un « groupe de gens unifiés par une erreur commune » et dont l’unité repose sur des mythes dits fondateurs. L’ État-nation n’émane pas d’une volonté spontanée de vivre ensemble. Il est construit de façon artificielle et procède de l’« adoption » imposée d’une religion d’État, l’expulsion des
minorités ou absorption forcée de celles-ci, l’instauration d’une langue nationale, éventuellement l’organisation d’une instruction publique de masse afin d’uniformiser la pensée. En définitive, il nous semble très peu probable que l’État‑nation puisse résister longtemps à la mondialisation. Celle-ci en effet englobe plus de démocratie et plus de libertés pour des échanges libres et se trouve en concurrence directe avec la démarche pour le maintien des États-nations qui implique « la violence légitime ». Il est à prévoir que les composantes nationales de ces États-nations revendiquent en effet leur droit légitime à l’auto-gouvernance pour une uniformisation naturelle. Si face à la mondialisation, nous devrions assister à la multiplication de nouvelles Nations, nous pourrons dire que la Kabylie et son cheminement vers une autonomie est l’innovation sur le continent africain. La Kabylie deviendrait alors le précurseur en matière de réorganisation politique et remodélisation de tous ces États-nations héritage des passés coloniaux. L’autonomie de la Kabylie sous l’impulsion de la mondialisation pourrait devenir dès lors un modèle pour les peuples colonisés d’Afrique qui s’étaient vu imposer des États-nations en lesquels les Africains ne se reconnaissent plus. Par Mme Brigitte Tanina Jacob, Directrice de Cabinet du Ministère des Relations Internationales de l’ Anavad.
Version imprimable
envoyer par mail
Commenter cet article
La chute de Ben Ali et l’autonomie de la Kabylie